Grandir en trois foulards
Dossier thématique · Période : 1944–1989 · Lecture : 6 min
Chavdartché, pionnier, komsomol : les trois âges obligés d'une enfance bulgare.
Une écolière pose devant la Maison du Parti, à Sofia. La photographie est banale et c'est ce qui la rend précieuse : quelqu'un a jugé que cet édifice-là faisait un beau fond pour un portrait d'enfant. Le bâtiment central du Largo, siège du Parti communiste bulgare, était l'arrière-plan naturel d'une photo de famille.
Écolière posant devant le bâtiment de la Maison du Parti, à Sofia — Collection Cold War Bulgaria
Une enfance bulgare de cette époque se laisse raconter par ce que l'enfant porte autour du cou. Bleu ciel d'abord, rouge ensuite, puis la carte du Komsomol. Trois organisations successives, trois seuils, et à chaque fois une cérémonie. Ce dossier suit ce parcours, du premier foulard noué en première année jusqu'à l'entrée dans l'organisation de jeunesse du Parti.
Le premier foulard
Jusqu'à neuf ans, on était tchavdartché. Le nom vient de Chavdar voïvode, figure de la lutte contre la domination ottomane, que la légende populaire décrivait comme le protecteur des pauvres, un patron emprunté au folklore national plutôt qu'à l'histoire communiste.
Le signe distinctif était un foulard bleu ciel, porté chaque jour, obligatoirement. Il était noué au cou de l'enfant quelques semaines après son entrée en première année, au cours d'une cérémonie solennelle, souvent devant un monument aux combattants de la période ottomane.
Chapeau de petit pionnier tchavdartché — Collection Cold War Bulgaria
Insigne de l'organisation de jeunesse tchavdartché — Collection Cold War Bulgaria
Ce qu'on apprenait à cet âge tenait en quelques vers récités : le tchavdartché salue poliment, il respecte les personnes âgées, il aime le travail et se porte le premier au secours, il aime sa patrie libre comme sa propre mère. Rien qui parle de politique. Tout ce qui prépare à l'accepter.
Ensemble de livres sur le thème des tchavdartchéta, dont un livret de chants — Collection Cold War Bulgaria
Le passage au rouge
De la quatrième à la huitième année, les enfants appartenaient à l'Organisation dimitrovienne des pionniers « Septemvriïtché (Септемврийче) », créée par décision du Bureau politique le 2 novembre 1944. Vers 1967, elle comptait environ sept cent mille membres.
Visuellement, un seul détail changeait : le foulard passait du bleu ciel au rouge. Mais la manière d'y accéder mérite d'être racontée, parce qu'elle dit beaucoup du fonctionnement de tout le système.
Le détachement de pionniers se réunissait en assemblée, en présence des tchavdartchéta candidats à l'admission. Il discutait formellement de leur cas, puis votait à main levée, un enfant après l'autre. Le candidat était admis si la majorité des pionniers s'était prononcée pour lui.
Casquette des Jeunesses socialistes, les pionniers — Collection Cold War Bulgaria
Un enfant de neuf ans apprenait donc, par l'expérience directe, qu'une appartenance se décide par un vote de ses pairs à main levée, sous le regard des encadrants. La procédure était sans doute une formalité dans l'immense majorité des cas. C'est justement ce qui la rend efficace comme apprentissage : on répète le geste bien avant qu'il n'engage quoi que ce soit.
L'école
Entre ces cérémonies, il y avait la classe, et une tenue.
Blouse d'uniforme scolaire pour filles, jamais portée — Collection Cold War Bulgaria
Cette blouse n'a jamais été portée. Elle est arrivée jusqu'ici sans le pli d'un coude ni l'usure d'un poignet, ce qui la rend paradoxalement plus parlante qu'une pièce usée : on y voit l'intention du fabricant à l'état pur, la silhouette voulue avant qu'un enfant ne s'en empare.
Livret scolaire de troisième année, « Langue de la patrie » — Collection Cold War Bulgaria
Le titre de ce livret dit son programme. On n'apprend pas une langue, on apprend la langue de la patrie : la matière et l'appartenance sont nommées d'un même mot.
Les quatorze ans
À quatorze ans, le parcours change de nature. Les membres de « Septemvriïtché » entraient à l'Union communiste de la jeunesse dimitrovienne, le ДКМС, couramment appelée Komsomol : une organisation de masse dirigée directement par le Parti communiste bulgare, qui regroupait lycéens, étudiants, soldats, jeunes ouvriers et employés. L'uniforme officiel devenait chemise bleu clair et cravate rouge.
Insigne de l'Union communiste de la jeunesse dimitrovienne — Collection Cold War Bulgaria
Fanion de l'Union communiste de la jeunesse dimitrovienne — Collection Cold War Bulgaria
Deux détails marquent la rupture. L'organisation avait des statuts, et les candidats devaient les connaître pour être admis : on ne récite plus des vers sur la politesse, on apprend un texte réglementaire. Et l'un des secrétaires du Komsomol avait spécifiquement la charge des pionniers : la chaîne était bouclée, les grands encadraient les petits.
Il y avait un précédent à cette architecture, et il n'est pas flatteur. Avant 1944, la Bulgarie avait une organisation de jeunesse, « Brannik », calquée sur les Jeunesses hitlériennes. Elle fut dissoute après le 9 septembre et certains de ses dirigeants emprisonnés. Le ДКМС qui la remplaça était une copie presque intégrale de l'organisation de jeunesse communiste soviétique. Un pays qui sortait d'une jeunesse encadrée est entré dans une autre.
Ce que porte un foulard
Il faut se garder de deux erreurs symétriques en regardant ces objets.
La première serait de n'y voir que de l'embrigadement. Les chants, les camps, les colonies, les concours, les amitiés de détachement ont été des souvenirs heureux pour beaucoup de gens qui n'ont jamais adhéré à quoi que ce soit. Ceux qui avaient huit ans en 1970 ne se souviennent pas d'une organisation de masse, ils se souviennent de leur enfance.
La seconde serait de n'y voir que de la nostalgie. Ce système était complet, obligatoire et sans alternative : il n'existait aucune organisation de jeunesse concurrente, aucun manuel d'histoire différent, aucun autre foulard. Un enfant ne choisissait pas d'y entrer, il y entrait.
Ces objets tiennent les deux ensemble. Un chapeau de tchavdartché est à la fois l'insigne d'un appareil politique et le couvre-chef d'un enfant de sept ans. Le musée n'a pas à choisir entre les deux lectures. Il a à montrer qu'elles portaient sur le même tissu.
Faits vérifiés en source : patronage de Chavdar voïvode et son statut de protecteur des pauvres dans la légende populaire ; foulard bleu ciel porté quotidiennement par les tchavdartchéta et noué quelques semaines après l'entrée en première année, lors d'une cérémonie souvent tenue devant un monument aux combattants contre la domination ottomane ; appartenance à l'organisation « Septemvriïtché » de la quatrième à la huitième année et distinction du foulard rouge ; création de l'organisation par décision du Bureau politique le 2 novembre 1944 ; effectif d'environ sept cent mille membres vers 1967 ; procédure d'admission par discussion en assemblée et vote à main levée des pionniers, admission à la majorité ; entrée au ДКМС à quatorze ans, direction directe par le Parti communiste bulgare, composition de l'organisation, existence de statuts que les candidats devaient connaître, uniforme chemise bleu clair et cravate rouge, et présence d'un secrétaire chargé des pionniers ; existence de l'organisation « Brannik » avant 1944, calquée sur les Jeunesses hitlériennes, sa dissolution et l'emprisonnement de certains de ses dirigeants, et le caractère de copie du ДКМС par rapport au modèle soviétique. Les tranches d'âge exactes varient légèrement selon les sources, certaines donnant « jusqu'à neuf ans » pour les tchavdartchéta et d'autres un découpage par année scolaire ; les deux formulations sont reprises telles quelles plutôt que tranchées. Repose sur la description de l'objet par le collectionneur : l'identification du bâtiment photographié dans cwb-199.