La Silicon Valley du bloc
Dossier thématique · Période : 1960–1989 · Lecture : 9 min
Quarante pour cent des ordinateurs du bloc, un homme dans l'espace, et une industrie disparue en trois ans.
Vers la fin des années 1980, la Bulgarie fournissait environ quarante pour cent des ordinateurs en circulation dans les pays du Comecon. Son industrie électronique employait trois cent mille personnes et générait huit milliards de roubles par an.
Ce fait est peu connu, y compris des Bulgares les plus jeunes. Il mérite pourtant d'ouvrir ce dossier, parce qu'il contredit à peu près tout ce qu'on imagine d'un petit pays agricole des Balkans devenu satellite soviétique.
Diplôme de candidat ès sciences, carte de membre de l'Union populaire générale des étudiants, statuts, médailles et drapeaux — Collection Cold War Bulgaria
Fabriquer des savants
Cela commence par des gens.
Le diplôme rouge présenté ici porte la mention « candidat ès sciences », le premier grade de docteur dans le système académique d'inspiration soviétique, obtenu après une thèse et une soutenance. À côté, la carte de membre de l'Union populaire générale des étudiants et les statuts d'une association.
Ces objets décrivent un parcours entier : l'université, l'organisation étudiante, puis le titre académique. La formation de chercheurs n'était pas un sous-produit du système, c'était un objectif planifié. Un pays qui veut produire des ordinateurs doit d'abord produire des ingénieurs, et cela prend une génération.
Le fanion aux effigies de Cyrille et Méthode, les deux moines créateurs de l'alphabet, n'est pas décoratif dans ce contexte. La Bulgarie célébrait le savoir comme une tradition nationale antérieure au régime, et le régime s'est inscrit dans cette continuité plutôt que de la remplacer.
Le pari électronique
L'histoire industrielle est aussi une histoire de calcul politique.
La Bulgarie s'est engagée dans l'électronique sous l'impulsion d'Ivan Popov, scientifique et gestionnaire à qui l'on attribue largement ce succès. La clé n'était pas seulement technique : elle consistait à renégocier la place du pays au sein du Conseil d'assistance économique mutuelle, à coopérer autant qu'à concurrencer les autres membres du bloc, et surtout à identifier les besoins technologiques de la puissance dominante. Le résultat fut ce que les chercheurs appellent la capture du marché du Comecon.
Le calcul est résumé par une phrase attribuée à Jivkov : la Bulgarie se porte bien parce qu'elle a des colonies, et la plus grande est l'URSS.
Cette réussite avait un fondement moins glorieux. Beaucoup de machines bulgares étaient des adaptations rétro-conçues d'architectures occidentales, assemblées avec des composants du bloc de l'Est. Le premier micro-ordinateur, l'IMKO-1, date de 1979 ; sa version de série, rebaptisée Pravetz (Правец) 82 et produite à partir de 1982, était compatible avec les logiciels de l'Apple II.
L'usine fut installée à Pravets, la ville natale de Todor Jivkov, qui portait personnellement le projet.
Les marques du quotidien
Cette industrie a laissé sa trace dans les objets les plus ordinaires, et c'est ce qu'on voit dans la collection.
Un nom revient sans cesse : ELPROM. Il apparaît sur une lampe de signalisation de cheminot, sur un poste de radio en bakélite, sur des lampes de poche civiles. À côté, d'autres noms d'entreprises d'État : RESPROM pour un téléphone de bureau TA 900, Svetlina pour des lampes, Electron pour un poste radio de la Milice, TONMASTER pour un haut-parleur d'abonné.
Célèbre calculatrice bulgare pour caissiers et comptables — Collection Cold War Bulgaria
Cette calculatrice mécanique appartient au monde d'avant les Pravetz, celui du calcul de bureau. Elle a fait le travail des comptables pendant des décennies, dans un pays qui allait bientôt exporter des ordinateurs.
La téléphonie offre le meilleur exemple de cette production nationale, parce qu'on peut en suivre l'évolution sur trois décennies.
Téléphone en bakélite de type TA-64, daté de 1965 — Collection Cold War Bulgaria
Téléphone de bureau RESTPROM, modèle TA 900 — Collection Cold War Bulgaria
Téléphone civil bulgare RESTPROM TA-700, daté de 1987 — Collection Cold War Bulgaria
Un boîtier de bakélite de 1965, un modèle de bureau, un appareil de 1987 : même fonction, trois états successifs de la fabrication bulgare. Les matériaux changent, les formes s'allègent, le cadran rotatif demeure.
Et au bout de la ligne, il y a l'objet qui les relie tous.
Centrale téléphonique de type CHDC 4-3-4M — Collection Cold War Bulgaria
Une centrale téléphonique n'est pas un appareil domestique : c'est de l'infrastructure. En fabriquer relève d'un tout autre niveau industriel que d'assembler des combinés. Un pays qui produit ses propres centraux ne se contente pas d'équiper des foyers, il construit son réseau — et c'est précisément le genre de capacité qui préparait le terrain à l'électronique.
Trente et une orbites
Le 10 avril 1979, un Bulgare quitte la Terre.
Objets commémorant le vol spatial commun soviéto-bulgare de 1979 : cartes postales des cosmonautes, insignes, enveloppes philatéliques et timbres — Collection Cold War Bulgaria
Georgi Ivanov décolle de Baïkonour à bord de Soyouz 33, avec pour commandant le Soviétique Nikolaï Roukavichnikov. La Bulgarie devient le sixième pays au monde à avoir un citoyen dans l'espace. Le programme scientifique du vol avait été entièrement préparé par des chercheurs bulgares, de même qu'une partie de l'équipement.
L'ampleur de la commémoration se mesure dans cette nature morte. Enveloppes premier jour, timbres, cartes postales des deux hommes en scaphandre, insignes émaillés par dizaines, tous frappés du double emblème СССР-НРБ : URSS et République populaire de Bulgarie. Un vol de deux jours a produit plus d'objets commémoratifs que la plupart des congrès du Parti.
Il faut pourtant dire ce que fut réellement cette mission.
À l'approche de la station Salyout 6, le moteur principal est mis à feu pour un allumage qui devait durer six secondes. Il s'arrête au bout de trois. L'équipage de la station voit des flammes jaillir latéralement du moteur. L'amarrage est impossible : c'est la première défaillance d'un moteur Soyouz en opérations orbitales.
Le retour se fait en rentrée balistique, avec des décélérations dépassant neuf fois la pesanteur. Les deux hommes sont récupérés vivants. Ivanov aura effectué trente et une orbites, pour un vol de moins de deux jours, le plus court du programme Interkosmos.
La suite est un cas d'école de communication d'État. Au retour, l'échec d'amarrage fut attribué à un incident technique, laissant croire à une défaillance du système d'accostage, sans jamais évoquer le danger réel encouru par les cosmonautes. Le pays célébrait un triomphe dont il ignorait qu'il avait failli être une catastrophe.
Un détail achève de dire l'époque : quelques jours avant le vol, Ivanov avait dû abandonner officiellement son patronyme, Kakalov, jugé malsonnant en russe, pour prendre celui de son père.
Un second Bulgare, Alexandre Alexandrov, passera dix jours à bord de la station Mir en 1988 et y conduira une série d'expériences scientifiques.
Ce que voulait dire moderniser
Il faut se garder d'une lecture trop flatteuse comme d'une lecture trop sévère.
L'investissement massif et mal maîtrisé dans l'industrie lourde des années 1950 avait laissé au pays un outillage déjà dépassé et trop coûteux à remplacer, rendant une grande partie de cette industrie non compétitive. Le pari électronique de la fin des années 1970 fut en partie une réponse à cette impasse.
Et il a fonctionné, à sa manière. Les ordinateurs Pravetz équipaient les écoles, les bureaux et les laboratoires ; à la fin des années 1980, on disait que les élèves bulgares avaient accès à davantage d'ordinateurs en classe que dans n'importe quel autre pays d'Europe de l'Est.
Mais cette réussite reposait sur un marché captif et sur des conceptions empruntées. Dès que la Bulgarie a quitté la planification centrale et ouvert ses marchés, elle n'a plus pu fabriquer ni vendre ces machines. L'industrie s'est presque entièrement désagrégée.
L'héritage
Il reste pourtant quelque chose, et c'est peut-être la partie la plus intéressante de l'histoire.
Une fois l'économie libéralisée, certaines des premières entreprises privées du pays furent des sociétés informatiques, fondées et dirigées par ceux-là mêmes qui avaient bricolé sur des Pravetz à l'école. Un certain nombre sont partis pour la Silicon Valley, emportant avec eux une formation scientifique et un goût pour la technique.
C'est le paradoxe de ce dossier. La plupart des systèmes présentés dans ce musée ont disparu avec le régime qui les avait produits : les organisations de jeunesse, les livrets d'adhésion, les congrès, la Sûreté d'État. Le savoir technique, lui, a survécu à son cadre.
Un diplôme de candidat ès sciences ne vaut plus rien administrativement. Ce que son titulaire avait appris pour l'obtenir n'a pas cessé d'exister le jour où l'article premier de la Constitution a été abrogé.
Faits vérifiés en source : fourniture par la Bulgarie d'environ quarante pour cent des ordinateurs en circulation dans les pays du Comecon à son apogée ; emploi de trois cent mille personnes dans l'industrie électronique et génération de huit milliards de roubles par an ; rôle d'Ivan Popov comme scientifique et gestionnaire à l'origine du succès, et stratégie de renégociation de la place bulgare au sein du Comecon aboutissant à la capture de ce marché ; phrase attribuée à Todor Jivkov sur les colonies bulgares et l'URSS, rapportée comme une citation supposée par la source ; construction de machines par rétro-ingénierie d'architectures occidentales assemblées avec des composants du bloc de l'Est ; premier micro-ordinateur IMKO-1 en 1979, production de série de l'IMKO-2 rebaptisé Pravetz 82 à partir de 1982, compatibilité avec les logiciels de l'Apple II, et implantation de l'usine à Pravets, ville natale de Jivkov, qui soutenait le projet ; investissement mal maîtrisé dans l'industrie lourde des années 1950 ayant laissé un outillage dépassé et trop coûteux à remplacer ; déploiement des Pravetz dans les écoles, bureaux et laboratoires, et affirmation d'un taux d'équipement scolaire supérieur à celui des autres pays d'Europe de l'Est, rapportée par la source comme une réputation et non comme une mesure ; désagrégation de l'industrie après l'ouverture des marchés ; fondation de premières entreprises informatiques privées par d'anciens utilisateurs scolaires des Pravetz et départ d'un certain nombre vers la Silicon Valley. Sur le vol de 1979 : décollage de Soyouz 33 le 10 avril 1979 depuis Baïkonour avec Georgi Ivanov et Nikolaï Roukavichnikov, rang de sixième pays au monde à envoyer un citoyen dans l'espace, préparation du programme scientifique et d'une partie de l'équipement par des chercheurs bulgares ; allumage moteur prévu pour six secondes interrompu au bout de trois, flammes latérales observées depuis Salyout 6, première défaillance d'un moteur Soyouz en opérations orbitales, amarrage impossible ; rentrée balistique avec décélérations supérieures à neuf g, récupération sans dommage de l'équipage, trente et une orbites et vol le plus court du programme Interkosmos ; présentation officielle de l'échec comme un incident technique laissant croire à une défaillance du système d'accostage, sans mention du danger encouru ; changement de patronyme imposé à Ivanov avant le vol ; séjour de dix jours d'Alexandre Alexandrov à bord de Mir en 1988 avec conduite d'expériences scientifiques. Repose sur la lecture des objets photographiés : l'identification du diplôme de candidat ès sciences, de la carte de l'Union populaire générale des étudiants et du fanion aux effigies de Cyrille et Méthode. Repose sur la description du collectionneur : les marques et usages des objets ELPROM, RESPROM, Svetlina, Electron et TONMASTER, dont le rattachement à l'industrie électrotechnique d'État n'a pas été vérifié entreprise par entreprise. La datation et l'attribution des appareils téléphoniques TA-64, TA 900, TA-700 et de la centrale CHDC 4-3-4M reposent sur les descriptions du collectionneur ; le niveau industriel qu'implique la fabrication de centraux téléphoniques est une appréciation générale et non un fait établi en source pour l'industrie bulgare.