Occuper tout l'espace
Dossier thématique · Période : 1944–1989 · Lecture : 8 min
Le mur, le salon, le tourne-disque, le revers d'une veste : par où la propagande passait quand ce n'était pas par le journal.
La propagande d'État a un visage connu, et c'est celui du kiosque à journaux.
Différents journaux disponibles en République populaire de Bulgarie — Collection Cold War Bulgaria
Une autre section de ce musée traite de ce papier imprimé et de la manière dont il circulait. Mais s'en tenir là serait manquer l'essentiel du dispositif, parce qu'un journal se replie et qu'un manuel se referme.
Ce dossier suit la propagande là où elle ne se referme pas : au mur, dans le salon, sur le tourne-disque, sur le revers d'une veste, sur un coin de bureau. Le principe est toujours le même : ne laisser aucun endroit vide.
Affiche énonçant le principe de rétribution selon le travail fourni — Collection Cold War Bulgaria
L'affiche murale est la forme la plus simple de cette occupation. Une phrase, pas d'interlocuteur, aucune réponse attendue. Elle ne s'adresse pas à un lecteur : elle est là, sur un mur, et on passe devant.
Le mur du salon
Commençons par l'objet le plus révélateur de la collection.
Radio monocanal de fabrication bulgare de marque TONMASTER — Collection Cold War Bulgaria
Ce n'est pas une radio. C'est ce que les Bulgares appelaient une radiotochka (радиоточка), littéralement un « point radio », officiellement un haut-parleur d'abonné. L'appareil ne capte rien : il est relié par un fil à un réseau filaire qui lui envoie un programme unique. La seule chose que l'utilisateur peut faire, c'est tourner un bouton de volume à six positions.
Pas de cadran, pas de fréquence, pas de recherche de station. Une seule voix, celle qui est diffusée sur le fil.
Ce mode de diffusion était très favorisé par les autorités communistes bulgares avant 1990, parce qu'il permettait aux gens de n'entendre que ce qui était jugé approprié. Certains ouvrages politiques rapportent même que des personnes craignaient d'être écoutées à travers leur radiotochka. La crainte était probablement infondée sur le plan technique, mais elle en dit long sur ce que représentait cette boîte au mur.
L'appareil résume à lui seul une conception de l'information : non pas un choix offert à un auditeur, mais un flux distribué à un abonné.
Deux générations, le même fil
Ce n'était pas un objet isolé. La collection en contient un second, plus ancien, en bakélite.
Haut-parleur d'abonné en bakélite de fabrication bulgare, marque ELPROM — Collection Cold War Bulgaria
Même absence d'antenne, même absence de cadran, même bouton unique. Entre le boîtier de bakélite des premières décennies et le TONMASTER plus tardif, le matériau change, le dessin change, la fonction ne change pas. Un équipement domestique standard, renouvelé au fil des années sans que son principe soit jamais remis en cause.
C'est ce qui rend ces deux objets plus éloquents qu'un seul. Une radio sans cadran peut passer pour une curiosité technique ; deux générations successives de radios sans cadran décrivent une politique.
L'appareil qui pouvait tourner
Le contrepoint existe pourtant, et il tient dans un troisième appareil.
Radio portable de fabrication bulgare de marque Rodina — Collection Cold War Bulgaria
Celui-là a un cadran, et un cadran change tout : il permet de tourner. La Radio nationale bulgare, créée en 1935 et propriété de l'État, occupait les fréquences nationales avec ses deux chaînes, dont Hristo Botev, à l'antenne depuis 1941 et consacrée à la culture et à l'éducation.
Mais les ondes ne s'arrêtent pas aux frontières, et c'est exactement le problème que le haut-parleur d'abonné supprimait. Un poste à cadran est un objet ambigu : il diffuse ce que l'État veut, et il peut aussi capter autre chose. Le fil, lui, n'apporte qu'une seule voix.
Une tradition de collectionneurs veut que ce modèle ait été réservé aux officiers (hypothèse rapportée par le collectionneur, qu'aucune source consultée ne confirme). L'idée est plausible dans un système où l'accès aux biens se hiérarchisait, mais elle reste invérifiée en l'état, et le nom du poste, « patrie », était une appellation commerciale courante qui n'indique aucun statut particulier. Si elle se confirmait, elle donnerait un sens supplémentaire à l'objet : dans un pays équipé de haut-parleurs à voix unique, la capacité de tourner un cadran aurait été elle aussi une chose qui se distribue.
Le tourne-disque
La partie la plus inattendue de la collection tient dans une pile de disques.
Enregistrement vinyle du neuvième Congrès du Parti communiste bulgare — Collection Cold War Bulgaria
Enregistrement vinyle du dixième Congrès du Parti communiste bulgare — Collection Cold War Bulgaria
Presser un congrès de parti sur microsillon n'a rien d'évident. Le disque est un support de loisir, associé à la musique, à la maison, au tourne-disque du salon. Y graver des discours politiques revient à faire entrer le congrès dans le mobilier domestique.
Le même principe s'étend à la musique elle-même.
Enregistrement vinyle du premier festival de musique politique, 1975 — Collection Cold War Bulgaria
Un festival de musique politique : le genre est nommé sans détour, il n'y a pas de gêne à le désigner ainsi. La chanson n'est pas ici un divertissement qu'on récupère à des fins de propagande, c'est une catégorie officielle, avec son festival et ses lauréats.
Enregistrement vinyle « À un poste de combat », par un ensemble de chant — Collection Cold War Bulgaria
Enregistrement vinyle « Rodina 88 » — Collection Cold War Bulgaria
L'écart entre ces deux disques mérite qu'on s'y arrête. L'un chante le poste de combat, l'autre porte le nom de la patrie et date de 1988, un an avant la fin. Le vocabulaire se déplace du militant vers le national, et cette dérive est en elle-même un document.
Le revers de la veste, le coin du bureau
Reste le procédé le plus simple, et le plus ancien : mettre un visage sur tout.
Petit buste en laiton de Georgi Dimitrov sur une planche de bois — Collection Cold War Bulgaria
Petites broches à l'effigie de Georgi Dimitrov — Collection Cold War Bulgaria
Fanion sportif à l'effigie de Georgi Dimitrov — Collection Cold War Bulgaria
Georgi Dimitrov meurt le 2 juillet 1949 dans un sanatorium près de Moscou. Dans les heures qui suivent, le Conseil des ministres décide de faire embaumer son corps et de l'installer dans un mausolée au centre de Sofia. Le bâtiment est construit en six jours — le temps qu'il faut au corps pour revenir d'URSS. Le mausolée fait ensuite partie du cérémonial d'État pendant quarante ans.
Ce qui frappe dans les objets, c'est la diffusion du visage bien au-delà du monument. Une broche qu'on épingle, un fanion sportif, une carte postale, un buste posé sur un bureau : le même portrait, décliné à toutes les échelles, du monumental au minuscule.
Cartes postales portant le portrait et le mausolée de Georgi Dimitrov — Collection Cold War Bulgaria
Et un objet clôt la démonstration, parce qu'il montre le mécanisme au lieu du résultat.
Caractère d'impression à l'effigie de Georgi Dimitrov — Collection Cold War Bulgaria
Ce n'est pas un portrait de Dimitrov. C'est l'outil qui permet de reproduire ce portrait à l'identique, indéfiniment, sur n'importe quel support. Le visage officiel n'est pas une image : c'est une pièce d'atelier.
Ce qui reste quand tout se tait
Le mausolée a survécu au régime de dix ans. Le corps en est retiré le 18 juillet 1990 et incinéré le jour même ; les cendres sont déposées au cimetière central de Sofia. Le bâtiment vide devient un objet encombrant, couvert de graffitis, utilisé comme décor de spectacles. Sa démolition, ordonnée en août 1999, demande quatre tentatives sur sept jours, plus de temps qu'il n'en avait fallu pour le bâtir.
Il y a dans cet épisode quelque chose qui dépasse l'anecdote. Un régime qui parle sans interruption pendant quarante-cinq ans laisse derrière lui des objets qui continuent d'émettre, et dont on ne sait plus quoi faire.
C'est aussi ce que sont ces objets. Une affiche sur un mur, un haut-parleur sans cadran, un congrès pressé sur vinyle, un visage sur une broche : aucun d'eux n'a été conçu pour être consulté. Ils ont été conçus pour être là, en permanence, dans les endroits où l'on vit.
Aujourd'hui ils sont posés côte à côte dans une collection, silencieux, et l'on peut enfin les regarder un par un, ce qui est exactement ce qu'ils ne demandaient pas.
Faits vérifiés en source : nature et fonctionnement de la radiotochka, haut-parleur d'abonné relié à un réseau filaire et doté d'un seul réglage de volume à six positions, mode de diffusion favorisé par les autorités bulgares avant 1990 pour n'émettre que ce qui était jugé approprié, et existence d'une crainte d'écoute rapportée par des ouvrages politiques ; création de la Radio nationale bulgare en 1935, sa propriété d'État et sa structure en deux chaînes nationales ; première émission de la chaîne Hristo Botev en 1941 et sa vocation culturelle et éducative ; mort de Georgi Dimitrov le 2 juillet 1949 près de Moscou, décision d'embaumement et de construction du mausolée prise immédiatement, édification en six jours, intégration au cérémonial d'État de 1949 à 1989 ; retrait du corps le 18 juillet 1990, incinération le jour même et dépôt des cendres au cimetière central de Sofia ; ordre de démolition en août 1999, quatre tentatives sur sept jours. Repose sur une lecture d'objet et non sur une source documentaire : l'identification des postes TONMASTER et ELPROM comme haut-parleurs d'abonné, fondée sur l'absence d'antenne, de cadran et de tout réglage autre que le volume, constatée par le collectionneur sur les deux appareils, mais non confirmée par une documentation des modèles ; l'antériorité du modèle en bakélite sur le TONMASTER repose sur la facture des boîtiers et non sur une datation établie ; la datation et le contenu exact des disques, repris des descriptions du collectionneur. La crainte d'écoute par les radiotochki est rapportée comme une perception d'époque et non comme un fait technique établi. L'attribution du poste Rodina à une dotation réservée aux officiers est une hypothèse de collectionneur, signalée comme telle dans le texte : aucune source consultée ne l'établit, et les recherches menées sur ce modèle n'ont rien donné.